INTRO DE L’ÉTÉ

19 juin 2012 par Le Cercle

SORTIR DE SES GONDS
par Caroline Simonis

«Changer l’homme? En quoi cela consiste-t-il? Cela consiste à demander à chacun; Quel est ton désir propre? Ton désir parlons-en. Quiconque s’attache à écouter la Parole et ses incurvations explosives est un esprit révolutionnaire. Les autres soi-disant révolutions ne changeront rien.»
F.Dolto, psychanalyste.

Pendant tout l’été, le Cercle héberge un foyer de voix vives qui tentent de s’élever par-delà l’impasse. Nous ne tiendrons plus très longtemps à coups de casseroles et de requêtes devant l’infaillibilité du Pouvoir qui ne cèdera devant aucune révolte. Le Cercle refuse de s’écraser sous les battoirs de l’automutilation qui couve en proposant une ébauche de réflexion autour du couple « Violence et Pouvoir ».

Cette impasse est sans pitié car elle renvoie chaque individu à ce quoi il a du renoncer pour survivre à l’aune du groupe social. Deuil de son propre corps réel, pour s’intégrer, en tant que “membre interchangeable”, au corps de l’institution. Fasciné par les paroles rassurantes de la Loi, devenu dans tous les sens du terme, “sujet”, c’est-à-dire capable d’un agir reconnaissable, chaque individu est pourtant responsable de s’être laissé “assujettir” à un contrat qui fixe les critères du bien et du mal, du vrai et du faux.

Le goût immodéré du droit pour l’Autorité, pour arrêter l’ordre des causes, stabiliser les plaintes et les hésitations par de nouvelles formulations a ainsi pour but de colmater le vide que toute nature inquiète pourrait pressentir par devers elle. Pour ce faire, établir une autorité sans auteur est essentielle pour agripper, pour indexer toute pensée à un mode de raisonnement, pour encastrer les singularités dans une visée institutionnelle, afin de constituer une « science » de la soumission. Un emplâtre d’opinion majoritaire est institué, prêt à circonscrire autant les cas inusités qu’à assimiler les objections d’où qu’elles viennent.

La dernière ruse du Maître consiste donc à escamoter sa présence en face de l’Esclave : « Devant on ne voit pas sa tête. Derrière, on ne voit pas son dos » nous dit Lao-Tseu qui ne se doutait sûrement pas que sa maxime deviendrait la règle. Les pitres qui dans tous les domaines incarnent l’autorité ne sont en effet plus que des pantins interchangeables au service d’un « processus de dévoration boulimique » qui intègre tout ce qu’il saisit sous la forme d’une valeur qui puisse le nourrir.

L’exposition de Marc-André Drouin, « Le sourire des géants », nous dévoile ce sourire impersonnel, obscène qui traverse la figure du Pouvoir. Ses caricatures peignent une bouche qui, comme un gouffre d’énergie noire, avale tout le visage de ces figures politiques ayant marquées l’histoire du Mal et de la Mort.

À notre époque, le Mal n’a plus besoin de « géants » pour faire ses ravages puisque l’individu semble avoir accepté de s’en remettre à ce processus anonyme qui ne cesse de l’exproprier de sa parole. Autrement dit, la parole humaine semble ne plus RIEN valoir dans la balance du Calcul. Ce dernier n’aura pourtant pas résolu l’énigme de la violence qui une fois de plus déploie ses ailes sous les regards apeurés des habitants des villes modernes. Car ne savons-nous pas qu’aux confins où la parole se démet, commence le domaine de la violence, et qu’elle y règne déjà, même sans qu’on l’y provoque? Violence des images, violence du marché, violence du pouvoir sur les scènes où il croit se jouer : médiatiques, politiques, in-dividuelles. Horreur d’un monde qui croît sur le terreau de cette violence qu’alimente le nihil intégré dans nos corps.

Ce qui singularise le moment actuel et dont rend bien compte un film comme Orange Mécanique qui sera sur nos écrans cet été, semble être la confrontation de deux violences sans issue : celle, sauvage, de la jeunesse indomptée non encore saisie par les dispositifs d’apprivoisement, de domestication, et qui débouche sur le meurtre, faisant face à celle du processus même de civilisation activé ici par un certain nombre d’appareils ou de pouvoirs – la police, la prison, les partis politiques. Dans ce film de Kubrick, ces deux violences sont symétriques en ce sens qu’elles sont portées aux extrêmes.

Dans le réel, une affaire comme celle de Rocco Magnota, par exemple, nous force à constater que cette ultraviolence dont les jeunes protagonistes de ce long métrage sorti en 1971 sont les vecteurs, est bien vivante. Elle se mesure à l’aune de la violence de l’autorité, de l’État, des pouvoirs et des institutions qui est aussi une violence extrême. En ce sens où elle se déploie, elle, sur le versant totalitaire, puisque son propre est de priver l’individu de toute liberté en le soumettant à des formes de conditionnement qui font de lui une mécanique le séparant de son désir et le privant de toute autonomie.  La Loi construite pour parer à toute éventualité du Désir ne semble plus capable d’inventer une parole digne d’être crue, de construire un « objet d’amour » qui sache manipuler les menaces primordiales, de concevoir un cataplasme de leurres qui sachent combler les questions et manques des sujets.

Ce cataplasme subtilement stratifié pour occuper tout espace d’incertitude, réduire les fractures du sens à l’unité d’un corps certain, se fissure sous les poussées de la pulsion qui cherche à reprendre ses droits. La capture réglée des conflits par un véritable processus de digestion des singularités ne suffit plus.  Le sujet désarrimé du symbolique, de cet ordre de savoir, orphelin de structures qui tiennent, cherche désespérément sur quoi faire tenir son rapport à l’autre. Entre Tu et Vous (entretuez-vous) de Gilles Groulx nous montre bien, à travers la dissolution progressive d’un couple pris dans le délire de la séduction et de la société de consommation, le danger qui rôde dans la dérive des désirs sans objets : où plus rien n’est indiqué par l’autorité, ou le sujet passe dans le sans limite de l’absence de référent croyable et dans l’affaissement de l’interdit.

Faute de limite fiable et d’une parole qui s’adresse à ce qu’il porte en lui d’irréductible et qui cherche adresse, le sujet court le risque de s’abîmer dans la violence et l’auto-destruction. Le film Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog, qui animera aussi nos écrans cet été, représente bien par la chute de son personnage principal l’exemple d’un sujet séduit par la tentation de vouloir se confondre avec le lieu de la loi.

Comme le faisait déjà remarquer Gilles Deleuze dans les années 70 et qui est en train de se réaliser, « Nous sommes dans une crise généralisée de tous les milieux d’enfermement, prison, hôpital, usine, école, famille. (…) Réformer l’école, réformer l’industrie, l’hôpital, l’armée, la prison; mais chacun sait que ces institutions sont finies, à plus ou moins longue échéance. Il s’agit seulement de gérer leur agonie et d’occuper les gens, jusqu’à l’installation de nouvelles forces qui frappent à la porte. Ce sont les sociétés de contrôle qui sont en train de remplacer les sociétés disciplinaires. ». La gestion actuelle de la crise étudiante nous indique en effet que la régulation de la pulsion passe maintenant par le paradigme de la sécurité comme technique normale de gouvernement.

Jusqu’où cela devra-t-il encore aller pour que la pensée humaine accepte enfin de sortir de ses gonds!?

Bon été dans les délires du Cercle!

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publié dans LE CERCLE |


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